Martin Bethenod, sur le renforcement du soutien à la scène artistique française
Martin Bethenod a été délégué aux arts plastiques au ministère de la Culture, commissaire général de la Fiac, a dirigé le Palais Grassi - Punta della Dogana et la Bourse de Commerce – Pinault Collection, et vient d’être nommé à la tête du Centre national des arts plastiques. Il nous présente son rapport, remis le 28 mai 2025 à la ministre de la Culture.
Qu’est-ce qui a motivé la rédaction de ce rapport, pourquoi est-il pertinent aujourd’hui de se poser la question de la scène française ?
La ministre de la Culture avait annoncé vouloir mettre l’accent sur le soutien à la scène française, en lançant l’idée d’une nouvelle fondation et le ministère m’a demandé d’y réfléchir. La question de la responsabilité de l’État et de ses établissements à l’égard du soutien à la scène française est cruciale aujourd’hui alors que l’on perçoit un ralentissement du marché et des fragilités croissantes dans un secteur constitué de microstructures très éparpillées et souvent fragiles. Il a longtemps été difficile d’évoquer cette question, car l’idée d’un soutien spécifique à l’écosystème français était souvent soupçonnée d’arrière-pensées réactionnaires. Aujourd’hui les choses ont nettement avancé et la question peut être posée plus facilement. Plutôt que la création d’une nouvelle structure, il me paraissait plus intéressant de s’appuyer sur les dispositifs et acteurs existants, de réaffirmer leur importance, de les renforcer, parfois de mieux énoncer leurs missions. Mes échanges avec de très nombreux professionnels m’ont confirmé dans cette direction.
Quel est l’état d’esprit des professionnels sur cette problématique de la scène française ? Sa définition fait-elle consensus ?
La quasi-unanimité des acteurs s’accorde aujourd’hui sur une définition de la scène française qui rassemble les artistes, quelle que soit leur nationalité, qui vivent et travaillent en France, ainsi que les artistes de nationalité ou de culture française, qui vivent et travaillent à l’étranger. On peut ensuite affiner les choses, mettre des curseurs, par exemple sur la durée de séjour en France, mais l’essentiel, c’est l’idée d’une définition ouverte, conforme à l’histoire culturelle de notre pays. On ne peut en fait bien poser la question qu’en dehors d’enjeux idéologiques, de manière pragmatique. Les actions de soutien doivent être menées dans l’idée que l’art est une réalité esthétique et culturelle, mais aussi un écosystème, une filière, avec des acteurs dont il faut prendre en compte la réalité matérielle. C’est à cette vision élargie, qui existe dans des secteurs tels que l’édition, la musique ou le cinéma, que j’appelle.
Quelles mesures concrètes votre rapport préconise-t-il ?
Il faut renforcer les responsabilités à l’égard de la scène française, au niveau des grands établissements mais aussi des réseaux d’acteurs déconcentrés. J’identifie 3 grands établissements dont le rôle est prioritaire : le Centre Pompidou, le Palais de Tokyo et le Centre national des arts plastiques (Cnap). Si toutes les institutions publiques dans le domaine de l’art ont des objectifs, statutaires ou contractuels, de représentation de la scène française, seul le Centre Pompidou n’en a pas. La scène française doit être prise en compte de manière assumée, permanente, sans effacer les autres missions du Centre, qui est une polyphonie de voix. En 1997, pour ses 20 ans, l’accrochage du musée avait été dédié à l’art « Made in France », le Centre doit réinvestir cet ADN, selon des modalités et des proportions à définir. Le Palais de Tokyo, qui atteint et même dépasse ses objectifs actuels de monstration de la scène française, pourrait voir ce rôle renforcé, à travers l’organisation d’une nouvelle triennale, et en revivifiant un programme de formations et de résidences mêlant acteurs français et internationaux dans l’esprit de ce qui a existé dans les années 90 avec l’Institut des hautes études en arts plastiques de Pontus Hultén, puis dans les années 2000 avec le Pavillon du Palais de Tokyo. Le Cnap doit, selon moi, jouer le rôle de chef de file de soutien à l’ensemble de la filière des arts visuels. Il doit notamment recentrer davantage ses acquisitions sur la scène française afin d’en proposer une vision la plus précise et complète possible. En parallèle, je propose des mesures à destination des différents acteurs de l’écosystème. Par exemple : comment permettre aux écoles d’art d’intégrer dans leur jury des personnalités internationales, puisque la visibilité de la scène française commence là ? Comment permettre à des centres d’art de trouver des soutiens spécifiques pour la présentation d’artistes de la scène française, dans leurs murs ou dans le cadre de partenariats avec leurs homologues internationaux ? Les propositions que je formule ne nécessitent pas de démarches législatives ou d’arbitrages budgétaires au-delà du ministère ou de ses établissements. Le parti pris est celui d’une une approche pragmatique, à portée d’action.
Vous identifiez l’ADAGP comme un acteur clé, notamment par son rôle de lobbyiste. Quel rôle peuvent jouer les organismes de gestion collective ?
J’ai trouvé très intéressant de voir qu’il y a de vrais points de dynamisme, tels que l’ADAGP, dans l’écosystème de l’art. Son rôle de lobbyiste est indispensable, et je pense qu’au-delà, c’est vraiment dans un échange permanent entre les sociétés d’auteurs, l’action publique et l’action privée que quelque chose peut émerger.